Earth, Wind & Fire : leur histoire s’écrit enfin en français
[INTERVIEW]. Cinquante ans de carrière, une bande-son universelle, des millions de fans, et jusqu’ici, pas un seul livre en français. Après un an et demi de recherche et d’écriture, Belkacem Meziane comble enfin cette carence. La première biographie française consacrée à Earth, Wind & Fire est disponible depuis le 17 avril aux éditions Le mot et le reste. Nous l’avons rencontré.
Earth, Wind & Fire n’a pas besoin de présentation. Fondé par Maurice White, compositeur, producteur et âme du groupe, le combo s’est imposé dans les années 70. Leur musique, elle, n’a pas vieilli. 5,3 milliards de streams sur Spotify, dont 2,19 milliards pour « September » seul. Le groupe tourne encore. Il comptabilise 30 villes nord-américaines en 2024, jusqu’à 25 000 personnes par soir, neuf dates à Las Vegas en 2025. Musicien, enseignant, conférencier et auteur de quatre livres sur les musiques noires américaines, Belkacem Meziane a relevé ses manches pour écrire la biographie d’Earth, Wind & Fire. Qui mieut que son auteur pour en parler?

Earth, Wind & Fire est partout depuis 50 ans, et pourtant personne n’avait encore écrit leur histoire en français. Comment tu expliques ça ?
En France, la littérature autour de la musique noire-américaine s’est constituée petit à petit depuis environ une vingtaine d’années. Beaucoup moins qu’aux États-Unis, forcément. Il y a pas mal d’autobiographies et de biographies qui sont sorties aux États-Unis, même sur des artistes qui sont bien moins importants que Earth, Wind & Fire. En France, les biographies sur Elvis Presley ou The Rolling Stones marchent naturellement mieux.
On parle généralement plus de hip-hop que de funk aussi. Donc, il y a aussi un gros retard, avec une attention portée sur d’autres styles de musique. Et Earth, Wind & Fire est assez curieusement estimé en France car on a l’image d’un groupe qui a fait des hits. “Let’s Groove”, “Boogie Wonderland”, “September”, on focalise plutôt là-dessus. On les aime beaucoup en France, il n’y a aucun problème. Par contre, on en a peut-être une image un peu trop simpliste.
As-tu un lien particulier avec le groupe au point d’en publier un livre ?
Quand j’étais minot, mes grands frères écoutaient du funk. C’était en 1981-82, avec le début des radios libres. J’ai 7-8 ans à ce moment-là. Et les morceaux de Earth, Wind & Fire passent sur les bandes FM qu’ils écoutent. Mes frangins avaient l’habitude d’enregistrer des cassettes, et il y avait pas mal de morceaux d’Earth, Wind & Fire qui tournaient à la maison. C’était un groupe que j’aimais beaucoup, dont on voyait les clips à la télé de temps en temps, comme Kool & The Gang. Au milieu des années 80, le groupe faisait partie des rares incursions du funk à la télévision, dans les médias ou à la radio.
Earth, Wind & Fire a fait partie de ma culture dès le départ finalement. Ensuite, j’ai évolué vers d’autres musiques. J’ai découvert d’autres facettes du groupe, au-delà de leurs hits. Grâce aux albums, j’ai entendu des sonorités plus jazz, et latines aussi. En réalité, Earth, Wind & Fire m’a toujours accompagné dans l’évolution de ma culture musicale. Puis, quand j’ai commencé à faire de la musique, on a fait pas mal de reprises d’Earth, Wind & Fire dans différents groupes et orchestres. J’ai également eu la chance de les interviewer brièvement pour le magazine Soulbag. C’est un groupe que j’ai rencontré et découvert humainement, des gens très gentils et généreux. En effet, j’ai un lien assez particulier avec Earth, Wind & Fire. C’était comme une évidence d’écrire leur biographie.

Le groupe est né dans l’Amérique noire des années 70, en pleine recomposition culturelle et politique. Peut-on écouter EW&F sans connaître ce contexte? Ou passe-t-on à côté de l’essentiel ?
On peut d’abord écouter Earth, Wind & Fire pour le plaisir. On n’est pas obligé de connaître tout ce qu’il y a derrière. C’est-à-dire les paroles, les biographies, ou le contexte politique. Mais quoi qu’il arrive, et quel que soit le registre, on peut toujours mieux s’imprégner de la musique quand on connaît le contexte. Là, on est dans l’Amérique de la fin des années 60, et cette époque a favorisé l’émergence du groupe. Notamment autour de Maurice White et son parcours, du sud des États-Unis à la ségrégation, jusqu’à Chicago, avec le blues, le jazz et le gospel.
Donc à l’évidence, on peut écouter pour le plaisir, mais on peut aussi aller un peu plus loin. Comprendre les liens de White avec John Coltrane, Miles Davis ou Muddy Waters. Et c’est ça qui est enrichissant quand on écoute une musique. Lorsqu’on écoute “September” sur une piste de danse, on n’a pas forcément envie d’ouvrir une encyclopédie. On veut juste danser! Mais quand on connaît le trajet de Maurice White, on écoute peut-être la musique différemment. Si on n’a pas cette curiosité, je pense qu’on passe à côté de quelque chose.
Maurice White ne parlait pas que de musique. Il parlait de spiritualité, d’élévation, d’unité. A-t-il réussi à accomplir sa vision ?
Il l’a fait durant pas mal d’années. Jusqu’au milieu des années 80, il a réussi à insuffler sa propre philosophie, sa spiritualité, ses propres croyances à travers son trajet de vie.
Dans le bouquin, je m’arrête longuement sur son enfance et des épisodes marquants pour lui. Le fait qu’il ait grandi à Memphis, dans une ville de la ségrégation, qu’il se soit fait tabasser par des flics alors qu’il livrait des journaux… Cela explique la manière dont il va construire Earth, Wind & Fire à la fin des années 60. Quand il ramassait le coton à 8 ans, il raconte lui-même avoir ressenti ce que pouvaient ressentir les esclaves. Il sentait que la ségrégation était une forme d’esclavage, en tout cas. Et que c’était encore très difficile d’être noir à Memphis dans les années 40 et 50. Puis, en arrivant à Chicago, il découvre autre chose : il garde le gospel, la foi chrétienne comme socle, mais il y greffe des influences plus modernes, plus urbaines. Le Black Power, le yoga, une autre manière de penser. Il devient végétarien et développe énormément de choses.
Tout ça se retrouve dans sa musique, avec des messages antiracistes, une forme d’universalité, dès la fin des années 60. Il y a aussi son trajet de vie. La pauvreté immense, le fait d’avoir été laissé par sa mère, d’avoir grandi dans des conditions très dures. Je pense que l’envie de réussir et devenir connu mondialement, c’est quelque chose de totalement naturel quand on vient de là. On retrouve ça également chez James Brown, par exemple. Cette volonté d’aller très loin, de ne jamais lâcher. Chez Maurice White, il y a clairement cette idée de quitter ces conditions, de s’élever.

EW&F mélange jazz, gospel, blues… Un cocktail qui aurait pu être réservé aux initiés. Comment Maurice White en a-t-il fait une musique populaire ?
Maurice White travaille tout au long des années 60 en studio. Notamment pour des labels comme Chess Records, avec des producteurs importants. Je pense notamment à Billy Davis, qui va lui apprendre la manière de créer des hits. On est à une époque où il faut concurrencer la Motown de Detroit. Il y a donc cette recherche d’efficacité, de formats, de chansons fédératrices. Il va garder cette manière de faire, cette capacité à écrire des morceaux accessibles, tout en ayant en parallèle un autre parcours. La journée, il travaille en studio pour créer des hits. Le soir, il joue du jazz, plus complexe, plus moderne. Lui, au départ, voulait devenir un batteur de jazz, dans la lignée de Art Blakey ou Max Roach. Tu vois, Maurice White a cette double culture : une exigence musicale très forte, et en même temps, une vraie connaissance de ce qui rend une musique populaire.
À ça s’ajoute son parcours. Maurice White a grandi à Memphis, une ville centrale de la musique noire américaine, puis à Chicago, où il découvre le blues, joue avec des artistes comme Chuck Berry. Il chante du gospel, du doo-wop, découvre la musique brésilienne, et les musiques latines et africaines. Notamment avec Phil Cohran. Il voyage aussi, particulièrement avec Ramsey Lewis. Tout ce cheminement musical se retrouve dans Earth, Wind & Fire. Il prend tous ces ingrédients pour en faire une musique hybride, mais avec une base funk, soul, blues et gospel. Et puis, il y a le contexte du début des années 70 : le funk se développe avec Kool & The Gang, Parliament, Sly and the Family Stone. Lui arrive à synthétiser tout ça, tout en gardant cette capacité à toucher un large public.
EW&F a failli se perdre à force de succès, de maisons de disques, de tournées épuisantes, et de séparation. Comment le groupe a-t-il survécu à sa propre gloire ?
Le groupe a d’abord laissé une empreinte majeure sur la fin des années 70 et le début des années 80. Toute une génération de formations funk s’inscrit dans son sillage. Cette influence se retrouve chez des artistes comme Prince ou Cameo, qui héritent directement de cette manière de mélanger exigence musicale et efficacité populaire. Avec le temps, leurs plus grands titres sont devenus de véritables classiques de la culture américaine. Des morceaux comme “Boogie Wonderland” ou “September” dépassent le cadre musical pour s’imposer dans la publicité, le cinéma ou encore la télévision.
Dans les années 90, le funk connaît un regain d’intérêt, notamment auprès d’une nouvelle génération qui redécouvre Earth, Wind & Fire. Cette transmission permet à leur musique de continuer à circuler et à toucher un public plus jeune. L’héritage du groupe se prolonge aussi dans la culture populaire contemporaine. Par exemple, le film Intouchables, grand succès public, remet en avant leur musique avec “Boogie Wonderland”. Autant de réappropriations qui montrent que, malgré les tensions internes, l’épuisement des tournées ou les pressions de l’industrie. Earth, Wind & Fire a su survivre à sa propre gloire en s’inscrivant durablement dans l’imaginaire collectif.
5,3 milliards de streams sur Spotify, autant qu’un artiste au sommet en 2026. Qu’est-ce qui fait qu’EW&F traverse le temps là où tant d’autres ont disparu ?
La longévité du groupe s’eplique d’abord par leur musique positive, qui continue de parler aux gens aujourd’hui. Leurs morceaux sont devenus des classiques, faciles à reconnaître et à aimer. Mais en même temps, ce n’est pas une musique simpliste. Il y a des albums plus riches, parfois plus complexes, mais toujours avec un vrai lien avec le public. C’est ce qui fait leur force : ils arrivent à mélanger la complexité et l’accessibilité. Et puis, leurs chansons sont tellement entrées dans la culture populaire, qu’elles continuent de vivre partout. Dans les écoutes, les médias, les événements. Et pour l’anecdote, avant, je jouais dans un orchestre et on finissait souvent les concerts avec “Boogie Wonderland” et « September » ». Ça montre que leurs morceaux sont devenus des standards, des titres que tout le monde connaît et qui continuent de fonctionner sur scène comme ailleurs.
Aujourd’hui, Earth, Wind & Fire est souvent perçu comme un groupe “feel good”. Est-ce que cette image ne simplifie pas, voire n’efface pas une partie de leur propos ?
Oui, et c’est ce qui m’a donné envie d’écrire ce livre. Je les écoute depuis 40 ans. J’entends ce que certaines personnes n’entendent pas : le jazz, le folk, tout ce qu’il y a à l’intérieur. Ce livre est une manière de remettre les choses au clair. Car le groupe ne s’arrête pas aux paillettes de leurs costumes, c’est un vrai univers. Dans le livre, j’aborde tous les aspects : le lien avec le boogie, le disco au début de leur carrière, mais aussi les racines afro, le free jazz… Tout ça fait partie de leur musique. Et le problème avec les documentaires à la télévision par exemple, c’est qu’ils restent souvent en surface. Ils ne vont pas chercher l’âme du groupe.

Ce livre, c’est l’aboutissement de 20 ans de travail sur les musiques noires américaines. Qu’est-ce qu’EW&F t’a appris que tu ne savais pas encore ?
Je connaissais déjà pas mal de choses, mais il y a certains albums que j’avais survolés. Là, je suis vraiment rentré à l’intérieur de cette nébuleuse. Ça m’a permis de découvrir de nouveaux artistes. De voir qu’ils avaient joué avec Chuck Berry, et de faire des liens entre eux. Au final, j’ai le sentiment que la boucle est bouclée.
Comment as-tu trouvé tes informations ?
Principalement via des autobiographies et des biographies, notamment celle de Maurice White, et d’autres ouvrages en anglais. J’ai aussi beaucoup utilisé YouTube, des interviews de Verdine White, le frère de Maurice White, ou encore de Ramsey Lewis. Il y a vingt ans, je n’aurais pas pu faire ce livre. Il n’y avait pas autant d’infos disponibles. Et puis, en 2013, j’ai eu la chance de rencontrer le groupe pour une interview autour de leur dernier album, dans un cadre promotionnel. Ça m’avait marqué. C’étaient des gens vrais.
Ce livre a dû te demander beaucoup de temps. N’as-tu pas fini par te lasser du groupe à force de travailler dessus ?
C’est le plus long de mes cinq livres. Ça m’a demandé un an et demi de travail et de recherches. J’ai dû m’accorder des pauses, j’avais parfois besoin de souffler pour ne pas m’épuiser. Mais lassé d’EW&F ? Pas du tout, au contraire! C’est une vraie plongée, encore plus de découvertes. Et puis avec le temps, avec mon âge aussi, j’acquiers d’autres formes de sensibilité. C’est presque magique.
Y a-t-il une anecdote sur EW&F que tu as découverte en écrivant ce livre et qui t’a surpris ?
En 1972, Maurice White a décidé de tester le groupe pour leur premier concert. Il leur a dit : on monte sur scène, on s’assoit en position du lotus, on ferme les yeux et on ne dit rien. Au bout de quelques minutes, le public s’est énervé, ils ont commencé à siffler, à lancer des bouteilles. Et là, Maurice White s’est levé en premier pour commencer à jouer, puis les membres du groupe l’ont suivi à tour de rôle. Le concert est devenu un vrai spectacle. Philippe Bailey raconte que c’est le jour où le groupe est né. À partir de là, le groupe faisait confiance à Maurice White. C’est ce qui a permis de composer les titres historiques par la suite. On peut appeler ça l’âge d’or du groupe : une unité, des valeurs. Tout un projet autour d’un personnage central.

Si tu devais donner trois raisons d’acheter ce livre, ce serait lesquelles ?
La première, c’est que ça permet de remettre les épisodes en ordre et de comprendre la trajectoire de Earth, Wind & Fire. La deuxième: c’est quand même le premier livre en français sur le groupe ! Et la troisième… Je dirais que lire ce livre, c’est se refaire plaisir, se remémorer cette musique riche. C’est découvrir que “Boogie Wonderland” est inspiré d’un thriller par exemple, et percevoir leur musique d’une autre manière, plus profonde.

L’ouvrage de Belkacem Meziane est disponible en librairie et en ligne, sur la Fnac et sur Cultura !






