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L’argent du reggae ou la dénonciation d’un système opaque


[INTERVIEW] À l’occasion de la sortie du livre “Où est passé l’argent du reggae ? La casse à un milliard d’euros”, on s’est entretenu avec son auteur. Pendant près de 20 ans, André R. Bertrand, avocat en propriété intellectuelle, a mené un combat resté longtemps méconnu. Il dénonce une industrie qui a pillé la Jamaïque de sa principale richesse : les revenus de sa musique. Bien évidemment, au détriment de ses artistes…

André R. Bertrand Où est passé l'argent du reggae
André R. Bertrand

À l’occasion de la parution de son ouvrage sur les dérives de l’industrie musicale jamaïcaine, André R. Bertrand revient sur un combat de près de 20 ans. Dans son analyse, il rappelle que la Jamaïque est “avant tout un pays de musique et de musiciens”. Elle est une nation dont la principale richesse repose sur sa création artistique. Au même titre que d’autres pays vivent de leurs ressources naturelles.

Depuis plus de 60 ans, artistes, auteurs et producteurs jamaïcains sont dépossédés des revenus générés par leur travail. Au profit des labels, des producteurs et des organismes de gestion collective. Son enquête et son livre posent une question centrale : Où est passé l’argent du reggae, et à qui profite-t-il réellement ?

Comment schématiser les mécanismes qui empêchent les artistes jamaïcains de toucher leur juste part des revenus ?

Pendant très longtemps, il y a eu des blocages énormes de la loi sur les rémunérations légales. Il s’agit de la loi relative à la loi Lang de 1985. Il existe trois débats. Le premier est un problème de représentativité des artistes, des questions liées à l’ADAMI et à la SPEDIDAM. Ensuite, il y a le problème de non-paiement des artistes. Leurs royalties ne leur sont pas versées. Et pour finir, l’argent s’utilise à des fins d’aide à la culture plutôt que d’aller directement aux artistes. 

En quoi l’histoire de la Jamaïque a-t-elle contribué à installer ce déséquilibre économique ?

argent du reggae

Dans mon livre, je raconte l’histoire de Richard Branson, le célèbre millionnaire à l’origine du label Virgin Front Line, créé en 1970. Un week-end, il décide de se lancer dans le reggae et débarque en Jamaïque avec une valise remplie d’argent. Il rachète les droits de dizaines de groupes et de chanteurs jamaïcains, et leur fait signer à tous le même contrat. Les artistes font la queue devant son hôtel : ils reçoivent une liasse de billets, signent le contrat. Souvent sans en comprendre toutes les implications, d’autant que beaucoup sont illettrés.

Ils ressortent satisfaits avec, par exemple, l’équivalent de 10 000 euros. Ils ne réalisent qu’avec cette somme, Branson acquiert l’ensemble de leur catalogue et de leurs droits.

Et qu’il va vendre leurs disques pendant des années sans leur reverser un centime supplémentaire. Beaucoup de Jamaïcains vendent plusieurs fois leurs droits parce que ce qu’ils recherchent avant tout, c’est un revenu immédiat. Par exemple, les Wailers ont vendu tous leurs droits futurs pour une somme ridicule. Ils cèdent ainsi plusieurs années de redevances en un seul paiement.

Records shop, 1971, Notting Hill
Records shop, 1971, Notting Hill, ©Virgin Records

Parallèlement, de petits producteurs jamaïcains ont joué un rôle crucial. Chris Blackwell, souvent présenté comme « celui qui a découvert Bob Marley », n’a en réalité jamais découvert l’artiste. Fondateur du label Island Records, devenu un des plus grands labels européens de reggae, Blackwell a contribué à la diffusion du reggae à grande échelle. Une légende raconte qu’un jour, lors d’une sortie en bateau, une tempête le projette sur la côte. C’est alors que des rastas le recueille et l’initie à leur musique et à leur culture. Quelques semaines plus tard, il se lance dans le business du reggae et produit notamment Millie Small. Homme d’affaires avisé, il crée ensuite le label Trojan. Ce label diffuse des enregistrements de Bob Marley et d’autres artistes, mais sans leur verser de royalties.

Pourquoi ces dérives ont-elles duré si longtemps sans dénonciation ?

Parce que personne en France ne dénonce quoi que ce soit. La France est un pays d’escrocs et d’escroqueries où personne ne dénonce rien. Les escroqueries dans le domaine musical sont énormes. Il est très difficile de contrôler quoi que ce soit.  Pendant très longtemps, cet argent fonctionne un peu comme une caisse noire du ministère de la Culture. Il est très mal réparti et distribué selon des affinités politiques. D’emblée, on considère que 50 % de l’argent provenant des Américains ne serait jamais reversé aux artistes américains. Il serait plutôt utilisé pour financer ce qu’on appelle l’aide à la culture.


💡 En 2024, Copie France, une société de gestion collective représentant des artistes, auteurs et producteurs, consacre 25 % des sommes collectées au financement de projets d’aide à la culture. Soit 62 millions d’euros. Les 75 % restants de frais administratifs, sont redistribués à un large éventail d’organismes de gestion collective des droits.


Quelle rencontre vous a particulièrement marqué au cours de votre enquête ?

Je suis allé voir Hélène Lee, journaliste de Libération, pour lui raconter comment on collectait de l’argent sur les diffusions et enregistrements des artistes jamaïcains sans leur reverser leurs droits. Elle m’a écouté, mais n’a rien dit immédiatement. Trois mois plus tard, elle publie un article intitulé La Jamaïque, le réservoir à tubes entubés. Cet article dénonce les contrats non honorés des artistes jamaïcains. Suite à cet article, on la traîne en diffamation, et quelques jours plus tard, elle s’en trouve licenciée de Libération.

A partir du licenciement, je suis rentrée dans l’arène en disant : “Je vais récupérer les pouvoirs et représenter les artistes”. Notamment les 3 ou 4 qui étaient venus témoigner en faveur d’Hélène Lee, dont Max Romeo. Je vais démontrer que tout ce qu’avait dit Hélène Lee est vrai. En ce qui concerne les artistes, j’ai eu des rencontres très très marquantes, des gens remarquables. J’aimais beaucoup IJahman, Max Romeo. Et bien entendu, celui avec lequel je m’étais beaucoup lié, c’était Jimmy Cliff. 

Les nouvelles générations d’artistes sont-elles aujourd’hui mieux protégées, notamment à l’ère du streaming ?

Non, les nouvelles générations ne sont pas mieux protégées. Si les artistes veulent être sur Spotify, ils doivent accepter les conditions imposées par la plateforme. En réalité, ce sont Spotify et les autres services de streaming qui décident ce que les artistes vont toucher. Chaque plateforme rémunère différemment, et les règles restent opaques.

Quelle place occupent les bootlegs dans la perte de revenus des artistes reggae ?

Très peu, très peu. Parce qu’en réalité, ce qui s’est passé, c’est que ces bootlegs ne concernent que les plus importants. On achète des bootlegs aux artistes les plus connus. Donc, 95% des bootlegs, ça a été Bob Marley et les Wallers, et 5%, ça a été Jimmy Cliff. Le plus gros réseau de bootlegs, ce sont les fameux bootlegs japonais (ndlr : la société japonaise AMJ). Ces enregistrements illicites étaient vendus par Virgin Stores, et j’ai attaqué Virgin Stores là-dessus.


💡Dans son livre, André R.Bertrand dédie un chapitre aux bootlegs. Il s’agit d’enregistrements illicites réalisés dans des salles de concert, sans l’autorisation de l’artiste, dans le but d’être commercialisés, également à son insu. Entre 1998 et 2010, la société japonaise AMJ (Absorb Music Japan) à dû commercialiser des dizaines de milliers de bootlegs de Bob Marley & The Wailers. En février 2007, la société Virgin Mégastore des Champs Elysées commercialise plusieurs CD et double CD, tous d’origine japonaise.

Au total : 178 phonogrammes, fabriqués illicitement au Japon par la société AMJ, et importés et commercialisés en France par la société Virgin Store et ses enseignes. Au début de l’année 2008, l’avocat en droit intellectuel assigne Virgin Stores. Quelques mois plus tard, le 29 mai 2009, le Tribunal de Paris affirme que la société Virgin Stores a commis des actes de contrefaçon. Pour la commercialisation en France de 15 albums bootlegs enregistrés et fabriqués sans le consentement des Wailers. La société Virgin Stores est condamnée à payer chacun des 9 demandeurs 10 000€ de dommages et intérêts. Un total de 90 000€.


En décembre 2025, DJ Mac et Crash Dummy Music co-produisent le WYFL Riddim. 135 artistes ont sorti leur version. Qu’est ce que les producteurs auraient dû faire pour toucher leurs royalties pour chacune des versions réalisées ?

WYFL Riddim

Le problème, c’est qu’en réalité, si vous faites un riddim qui est repris, théoriquement, vous avez un droit sur les gens qui le reprennent. Il s’agit d’une adaptation de musique. Théoriquement, la personne qui a écrit le riddim doit aller voir la SACEM et rappeler que toute reprise du riddim est une adaptation. Puis, elle doit réclamer un pourcentage des droits d’auteur sur les adaptations.

Votre enquête a-t-elle permis de débloquer des situations? D’aider certains artistes à récupérer leurs droits ?

Oui, j’ai notamment contribué à mettre Virgin Music en faillite à cause des bootlegs de Bob Marley. J’ai également engagé un combat contre les sociétés de gestion collective, notamment l’ADAMI et la SPEDIDAM. Ce fut un combat très dur, mais j’ai obtenu des décisions favorables, même si elles ne les condamnaient pas directement. Dans les deux cas, les sociétés ont préféré transiger plutôt que de laisser un expert analyser leurs comptes. Grâce à ces accords, j’ai pu récupérer environ 1,5 million d’euros de l’ADAMI et 1,5 million d’euros de la SPEDIDAM. J’ai restitué cet argent aux artistes et musiciens jamaïcains.

De manière générale, qu’est-ce qui ne fonctionne pas avec la SACEM ?

Il existe un vrai problème avec la SACEM, bien qu’il ne soit pas central pour les auteurs-compositeurs jamaïcains. Dès sa naissance, la SACEM a reposé sur un système vicié. À l’origine, le droit d’auteur ne concernait que l’impression des œuvres. Ce n’est que plus tard qu’a été reconnu le droit de diffusion publique. C’est dans ce contexte qu’a été créée la SACEM pour collecter les revenus liés à l’exploitation des œuvres.

Mais dès sa création, un déséquilibre apparaît et les éditeurs de partitions imposent leur place dans le système. La SACEM est devenue la société des auteurs-compositeurs et éditeurs de musique. Un compromis est alors trouvé, auteurs et éditeurs partagent les revenus. Ce partage est injustifié: les éditeurs ont touché quelque chose qu’ils n’auraient jamais dû toucher. Ce problème persiste aujourd’hui. Les éditeurs continuent de percevoir une part importante des revenus, parfois jusqu’à la moitié. Dans certains cas, ils touchent jusqu’à 50% alors qu’ils n’éditent plus de partitions.

Si vous deviez résumer votre enquête en une phrase, où est passé l’argent du reggae ?

Il a servi à l’aide à la culture française. Mais il y a eu autant d’argent chez des escrocs, personnes et sociétés, que géré par l’État français, avec son système d’aide à la culture. En réalité, quand vous regardez un concert ou un festival en France et que vous voyez indiqué “ Financé par la SACEM, l’ADAMI, la SPEDIDAM…”, tout cet argent provient d’artistes et d’auteurs étrangers à qui l’on n’a pas versé leurs droits. Le problème, c’est que l’argent destiné aux artistes français a été pris en majorité aux Américains, mais aussi aux Jamaïcains, qui sont des victimes collatérales. Cette aide à la culture finance quasiment tous les festivals de France : dès qu’un festival affiche les logos de ces organismes, c’est en fait l’argent des artistes étrangers qui est utilisé

Avec ce livre, souhaitez-vous sensibiliser les professionnels de l’industrie du reggae ?

Mon livre soulève des tas de problèmes. C’est un livre qui va emmerder! Ça va provoquer de grosses réactions à l’ADAMI et à la SPEDIDAM. Ma première idée, c’est qu’ils vont tous aller voir leur juriste en se demandant s’ils ne peuvent pas tout de suite faire interdire le livre ou faire des procès. Je suis sûr qu’on va avoir des réactions de ce genre-là. 

Mais la vraie idée derrière ce livre, c’est pas l’édition française. J’espère qu’on va en faire une adaptation en langue anglaise. Et je dis bien une adaptation parce que je parle beaucoup de droit d’auteur. L’équivalent de la SACEM en Angleterre est PRS For Music (Performing Right Society), mais le pays dispose également d’un système distinct pour les droits voisins. Je voudrais que l’on puisse traduire et adapter ce bouquin en langue anglaise. Qu’il soit diffusé en Jamaïque pour que les Jamaïcains, et surtout leur gouvernement, prennent conscience des problèmes et de l’ampleur des problèmes. 

argent du reggae
Le livre est dispo sur la Fnac et Cultura


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