Max Romeo: l’évolution de sa pensée à travers sa discographie
Par Alex Sauvegrain & Cha Jam. Max Romeo, figure emblématique du reggae roots a rejoint Cocoa Tea le 11 avril dernier. Le jamaïcain avait 80 ans. Entre chansons d’amour, hymnes rude-boy et tunes slackness, l’artiste a emprunté un tout autre chemin, davantage tourné vers la foi et la politique. Retraçons ensemble l’évolution de sa pensée à travers sa discographie.
Maxwell Livingston Smith aka Max Romeo est un artiste complexe. Il a navigué entre plusieurs styles musicaux avant d’enfin trouver la voie qui fera sa réputation. Les premiers succès de Mr Romeo pointent rapidement le bout de leur nez, mais non sans difficultés. Le jamaïcain quitte sa famille à l’âge de 14 ans du fait des violences répétées de son père à l’encontre de sa mère, et part travailler dans une plantation de canne à sucre. La musique est toujours bel et bien présente et il se décide à participer à un concours de talents. La victoire lui permet de se rendre à Kingston et d’enregistrer “I’ll Buy You A Rainbow” avec The Emotions, son tout premier groupe.

En proposant le titre à différents labels, le trio essuie quelques refus mais réussit à gagner la confiance du label Caltone en 1966. Le track devient un hit. Le groupe s’inspire du rock n roll et du R’n’B américain, chante des chansons d’amour et place quelques hymnes rude boy, dans lesquels Max Roméo démontre son habileté à décrire le monde qui l’entoure. Celui d’une jeunesse rebelle qui vit dans l’oppression. Simultanément à The Emotions, Max forme le groupe Hippy Boys, composé des frères Barrett à la section rythmique (ndlr: qui deviendra d’ailleurs par la suite celle des Wailers). Mais Romeo aspire à ouvrir ses ailes en solo.
Max Romeo, précurseur du slackness?
Concours d’heureuses circonstances, en 1968, Max Romeo change de cap et assume un style totalement différent. “Un élan de folie a traversé mon esprit quand j’ai pensé à cette chanson” dixit le jamaïcain. C’est Bunny Lee, producteur de génie, qui le poussera à sortir ce son. Le titre aux lyrics évocateurs “Wet Dream” voit le jour. “Every night me go to sleep, me have wet dreams, Lie down girl let me push it up, push it up, lie down”. Romeo y expose des rêves érotiques et fantasmes qui font l’unanimité auprès du public. C’est un succès immédiat en Jamaïque!
Une partie de l’Angleterre adopte d’emblée le tune mais la censure britannique ne s’y trompe pas. Il est même retiré des ondes. Romeo se défend en avançant qu’il parle en réalité d’un toit qui fuit, mais le “give the fanny to me” est suffisamment explicite. Malgré son interdiction et retrait des bandes fm, l’effet inverse se produit: “Wet Dream” explose et grimpe dans le top 10! Le succès du track mène directement à la production de l’album A Dream en 1969. Il poursuit l’exercice de style avec “Wine Her Goosie”, “Belly Woman”, et “Mini Skirt Vision”. mais s’oriente par la suite vers un style plus rocksteady, plus roots.



1970: Un tournant dans la carrière de Romeo
Dans les années 70, la Jamaïque sent arriver un vent d’espoir grâce au Parti National du Peuple (PNP) l’opposition du JNP (parti travailliste). Il faut noter que le JNP est au pouvoir depuis l’indépendance du pays 10 ans plus tôt. Le PNP est alors représenté par Michael Manley. Des artistes jamaïcains organisent une tournée en 1971 appelée Band Wagon, dont fait notamment partie Bob Marley & The Wailers. En 1972, Max Romeo autorise Manley à utiliser son tune “Let The Power Fall” pour sa campagne. Le morceau est une reprise d’un chant rituel rastafari. L’artiste manifeste également son soutien au PNP et à Manley via “Press Along Joshua” et “Pharaoh”, où il dénigre son opposant Shearer.
Cependant, déçu de la politique menée par Manley, notamment vis à vis de son positionnement face aux États-Unis, le chanteur décide de dénoncer ouvertement l’homme politique sur ses contradictions avec “No Joshua No”. Joshua faisant référence au surnom donné à Manley. Si la discographie de Max Romeo prend une couleur politique et contestataire, la période coïncide aussi avec la conversion de l’artiste au rastafarisme.
L’apogée de Max Romeo avec War Inna Babylone!
Max Romeo a évolué au sein d’une famille évangéliste. Mais il a également été fortement influencé par son oncle, fervent rasta qui lui a prodigué tout un enseignement. Ce rapprochement avec la foi le ramène à l’essentiel. Il modifie son regard sur le monde et évidemment impacte sa proposition artistique. “The Son of Selassie” bascule du commentaire politique et social à des titres plus religieux. Son album Revelation Time, paru en 1975 en est un exemple. Mais la situation politique aggravante de son pays le ramène rapidement à conjuguer les deux. Comme s’il se faisait un devoir d’éveiller les consciences.
En 1976, Max Romeo signe chez Island Records. Il livre le cultissime chef d’œuvre War Ina Babylon, incontournable de toute discographie reggae. Le titre éponyme évoque, entre autres, les vagues de contestation et les injustices en Jamaïque. Il y décrit Marcus Garvey comme un prophète, engagé dans les luttes pour la fin du colonialisme européen sur les terres africaines et caribéennes. L’album contient également les titres phares “Chase The Devil”, et “One Step Forward”, second titre critique à l’égard de Michael Manley dont on te parlais précédemment. War Ina Babylon doit aussi sa renommée à la production exceptionnelle de Lee “Scratch” Perry, qui a contribué à l’écriture de certains titres.

1978: Départ de la Jamaïque vers les États-Unis…
War Ina Babylone représente définitivement l’apogée de la carrière de Max Romeo. Compte tenu de son succès, il augurait même pour le chanteur une carrière bien au-delà de sa Jamaïque natale. Et pourtant, la suite ne sera plus jamais à l’image de cette masterpiece. L’excellence du combo Romeo-Perry ne survit pas aux discordes label-distributeurs. S’ensuit Reconstruction, un album qui ne rencontre pas le succès escompté. Puis un exil vers les États-Unis en 1978, et la comédie musicale Reggae. Max Romeo n’aura rien sorti de significatif durant une dizaine d’années. Excepté des compilation de titres enregistrés entre 1967 et 1971, et de best of. Avec le “retour” du reggae roots au devant de la scène dans les années 80 (ndlr: qui se maintient face au dancehall hégémonique), Romeo décide de retourner en Jamaïque. Il s’y produit régulièrement et développe ses collaborations avec le Royaume-Uni.

Parmi les sorties marquantes à noter, citons le LP conceptuel Perilous Time (2001) et l’album hommage Sings Hits of Bob Marley (2006). Sans oublier Horror Zone (2016), qui signe sa réunion avec Lee « Scratch » Perry. Words From The Brave en 2019 est sa sortie la plus récente avec le label français Baco Records.
L’héritage en mouvement de Romeo
Malgré le tableau post-War Ina Babylon qui peut paraître un peu accablant, Max Roméo a toujours été présent. Son héritage dépasse par ailleurs le reggae, l’ère du sampling y ayant contribué. On le retrouve dans l’éléctro-rave avec The Prodigy qui sample “Chase The Devil” sur “Out of Space”. Côté hip-hop, Kanye West sample “Chase The Devil” pour le “Lucifer” de Jay-Z en 2003. On retrouve même Max Romeo dans la B.O du film Paul. Ainsi que dans le jeu vidéo Grand Theft Auto (GTA). Il fait partie des artistes reggae les plus samplés avec Sister Nancy. L’artiste jamaïcain a marqué profondément le monde du reggae mais de manière plus large la musique avec un grand M, comme en témoigne la source d’inspiration qu’il fut pour beaucoup. Au revoir Maxi Smith…🕊️






