Maë Defays: A Deeper Ocean ou la Nature pour poétiser la nature humaine.
On a rencontré Maë Defays pendant le confinement, en 2020, lors d’un live solidaire que nous avons organisé dans la Quarantaine Musicale de WeeKult. Sa prestation était étudiée, gracieuse, poétique et touchante.
Quelques EPs plus tard, Maë Defays nous délivre son 1er album: A Deeper Ocean (janvier 2024). L’effet reste le même, la maturité et l’audace artistique en plus. A Deeper Ocean est un recueil sonore poétique qui en 12 titres, offre une plongée en abysse dans une nature abondante, pour y trouver la lumière et l’espoir dans les profondeurs de l’être. Un album intime et universel, un hommage à l’humain connecté à la nature, qui emprunte à la soul, au R&B, au jazz, à l’afrobeat, et aux rythmes caribéens. Qui mieux que Maë Defays pour parler de son projet? Interview!


A Deeper Ocean est ton premier album. Le titre évoque comme une envie de plonger plus profondément dans ton intériorité. Est-ce exacte ?
Oui c’est un titre qui recouvre plusieurs sens : je voulais en effet plonger en moi pour chercher ce qui fait mon identité et ma particularité pour écrire un album qui me ressemble. Je voulais aussi raconter qu’on a une source intarissable d’imagination en nous et me reconnecter à ça; surtout en périodes de confinements où on n’avait pas de possibilité d’être inspiré par le monde extérieur. L’idée était que chaque morceau possède plusieurs dimension de compréhension et invite l’auditeur à se questionner à travers les thèmes que j’évoque, ou à voyager à travers la poésie que j’emploie.
Tu as emprunté une direction artistique nouvelle pour ce premier album. As-tu rencontré des challenges ? Je ne pense pas avoir changé fondamentalement de style mais le fait d’être entourée de Sly Johnson comme directeur artistique, m’a permis de cadrer mes idées et d’aller vers une cohérence dans mon son. Ce qui a un peu changé par rapport à mes précédents EPs, ce sont les influences afro-caribéennes que j’ai ajoutées et une couleur R&B plus assumée sur certains titres.
J’ai donc travaillé avec Sly et ses musiciens. J’appréhendais un peu d’enregistrer mon album avec des gens que je ne connaissais pas mais finalement l’équipe était très bienveillante. Elle a su interpréter ma musique sans la dénaturer, ni m’amener vers des contrées qui ne me ressemblent pas. Donc j’étais plutôt agréablement surprise ! Le seul challenge était d’arriver à me défaire des idées que j’avais de mes titres. Certains étaient maquettés depuis 2 ans avant de les enregistrer donc j’étais déjà habituée à la forme que je leur avais donné. J’ai appris à lâcher prise et à accepter les propositions des uns et des autres, et ça m’a ouvert des nouvelles possibilités !

Tu t’es rendue en Guadeloupe pour les besoins de l’album et sa mise en valeur visuelle. Les symboliques de la Nature sont aussi très présentes dans l’album. Sont-elles à mettre en parallèle avec l’humain ou simplement une source d’inspiration ?
Oui, en 2023, je me suis rendue en Guadeloupe pour la réalisation de certains clip de l’album. Je les avais déjà scénarisés avant d’y aller et j’avais des idées précises de comment je voulais illustrer cet album. Le but était de mettre en avant mon identité Guadeloupéenne et montrer la beauté de l’île.
La nature, les thématiques liées à l’océan étaient au cœur de presque tous les titres de l’album. Mon ambition était de retrouver visuellement la dimension solaire et organique de mes titres. C’était impossible pour moi de tourner en studios ou dans la grisaille parisienne, alors j’ai préféré retourner sur les lieux qui m’ont inspiré l’écriture de mes morceaux.
À chaque fois que je parle de la nature dans mes titres, je fais des analogies avec les histoires humaines. Dans “Mangrove” je m’identifie à un palétuvier, seul arbre à pousser dans l’eau salée et à prospérer. J’en fais une chanson sur la résilience et le fait d’apprendre à survivre aux événements hostiles qui peuvent nous arriver.
Dans “High Tide”, j’assimile l’attraction Lune-terre à l’origine des marées à l’attraction entre deux êtres humains à l’origine de l’amour. Les deux couples créent la vie – il est prouvé que le phénomène des marées est à l’origine des premiers micro-organismes de vie – et je lie donc l’humain à la nature, mais aussi aux astres.
Dans “Mother Of Pearl”, qui veut dire la « nacre », je parle d’une femme (le coquillage) qui voit grandir en elle un enfant (la perle), et elle se demande si elle voudrait le garder. C’est une réflexion sur le fait d’avoir un enfant dans notre société surpeuplée : l’enfant est-il un parasite (le coquillage crée la nacre pour se protéger et la perle est en réalité un parasite) ou une bénédiction (cette boule de nacre devient une perle, une bijou, un objet rare). Je peux continuer longtemps sur chaque titres mais voici quelques exemples 🙂
Y a-t-il un titre qui te tient à cœur plus que les autres ?
Trouver la lumière et l’espoir dans les profondeurs de son être.
Maë Defays
« Rivers of your mind » tient une place particulière dans mon cœur car j’ai mis beaucoup de temps à l’écrire et il est vraiment je pense représentatif de l’album et de mon identité : c’est un morceau neo soul avec des harmonies jazz et des chœurs très présents. La mélodie sinueuse est en accord avec le thème des rivières. Il parle de libérer la douleur qu’on tait en soi et aussi de puiser dans ses rivières intimes l’imagination, les rêves qu’on pense avoir perdus. Quand je dis « Find solace in the heat of your deepest scar », littéralement « Trouve du réconfort dans la chaleur de ta cicatrice la plus profonde », et bien, c’est le thème de l’album! Trouver la lumière et l’espoir dans les profondeur de son être.
Il y a très peu de titres en français. Comment te l’expliques-tu ?

Je ne voulais pas mélanger trop de langues car les auditeurs qui écoutent un album en entier aiment aussi pouvoir être dans une ambiance du début à la fin. Changer de langue constamment peut être déroutant. J’ai donc choisi d’isoler la chanson en français à la fin de l’album et d’en faire comme une ouverture vers autre chose, d’autres possibilités de langue et donc d’expression. J’ai choisi de terminer l’album par un titre en français, « Enfants de l’orage » qui évoque l’esclavage et les liens entre la Caraïbe et l’Afrique. J’ai pas mal de chansons en français en stock, j’attends juste le bon projet pour les sortir.
Une anecdote que tu souhaites partager avec nous ?
C’était comme si la nature et, peut-être, mes ancêtres nous donnaient leur accord pour raconter cette histoire.
Maë Defays
Le tournage du clip « Enfants de l’orage » qui sortira plus tard en mai 2024. J’ai écrit ce titre en français pour mes ancêtres réduits en esclavage? Nous avons tourné au Bénin et en Guadeloupe pour tenir compte du lien Afrique-caraïbe donc je parle dans le morceau. En Guadeloupe, nous avons tourné dans une ancienne prison pour esclaves. Et au moment où l’on a dit « action », s’est abattue sur nous une pluie diluvienne qui ne s’est jamais arrêtée. On pensait interrompre le tournage et finalement nous avons poursuivi en protégeant la caméra par des parapluies. J’ai chanté, pleuré sous la pluie chaude! C’était comme si la nature et, peut-être, mes ancêtres nous donnaient leur accord pour raconter cette histoire. L’orage était puissant et présent à l’image! C’était un moment magique et émouvant…






