Isaiah Sharkey: de D’Angelo & The Vanguard à Red
[INTERVIEW] Isaiah Sharkey s’impose comme l’un des guitaristes les plus respectés de sa génération. Collaborateur de D’Angelo, mais aussi de John Mayer, Chris Dave & The Drumhedz ou Robert Glasper, le musicien américain poursuit son propre chemin avec Red. Un quatrième album plus brut, où se croise soul, rock, R&B et hip-hop. À l’occasion de son passage au New Morning, le 9 avril dernier, WeeKult. a rencontré Isaiah Sharkey. Le guitariste revient sur sa rencontre avec D’Angelo, sa vision de la soul et les ambitions qui nourrissent Red, nouveau chapitre de sa carrière. Interview à écouter en version originale ou à lire juste après. Enjoy Listeners Exigeants !
Peux-tu te présenter à ceux qui ne te connaissent pas encore ?
Je m’appelle Isaiah Sharkey, je suis guitariste, artiste et tout ce qui va avec. J’essaie en tout cas.

Quelle est la meilleure façon de décrire ta musique ?
C’est essentiellement un mix de tout ce que j’écoutais en grandissant. J’aime décrire ma musique comme de la soul. Mais la soul, pour moi, c’est simplement de la musique qui vient du cœur. Tu peux entendre des éléments de registres différents : rock, blues, hip-hop, jazz, reggae, musique classique…
Tu as travaillé avec un très grand nombre d’artistes. Qu’est-ce qui te motive à sortir enfin de l’ombre pour te mettre toi-même en avant ?
En jouant avec tous ces artistes, j’ai eu l’occasion de les voir dans leur élément, de les voir s’exprimer de façon très personnelle. Je suis fasciné, émerveillé et excité par la façon dont ils développent leurs sons, leurs styles de musique, de jeu et de chant. C’est ça qui m’a aidé à développer ma propre identité et encouragé à vouloir me lancer.
Concernant ta collaboration avec D’Angelo, comment vous êtes-vous rencontrés ?
On s’est rencontré quand j’étais adolescent, j’avais 18 ou 19 ans. J’enregistrais un album gospel à Richmond, en Virginie. C’était un album live, et on devait s’habiller d’une certaine façon. Avec les gars du groupe, on s’est rendu dans un centre commercial pour acheter des vêtements. Et il y avait un magasin de musique là-bas. On s’est laissé distraire et on est entré pour jammer un peu. Au fond du magasin, il y avait une porte sur laquelle était inscrit : “Leçons privées”. J’étais en train de jouer, et un gars est sorti. J’adore faire des blagues. Alors j’ai lancé : “Ce mec ressemble à un faux D’Angelo !” Puis j’ai regardé à nouveau et je me suis dit : “Attends… c’est vraiment D’Angelo.”
Je suis un grand fan, c’était l’un de mes rêves de jouer avec lui. Alors, je me suis levé, on est sortis et je lui ai dit : “Excusez-moi, vous êtes D’Angelo ?” Il a répondu “oui”. Je lui ai dit que j’étais un énorme fan, et qu’un de mes mentors, Spanky Alford (ndlr : Chalmers Edward “Spanky” Alford), avait joué avec lui dans les Soultronics. Il m’a répondu : “Oh mon Dieu ! J’étais en train de prendre une leçon de guitare au fond et je pensais justement à lui. J’ai senti son énergie dans le magasin. J’ai entendu le son d’une guitare, c’était toi qui jouais ?” J’ai répondu que oui, et j’ai rejoué un peu. Il a sorti son téléphone et m’a dit : “Je veux que tu sois mon guitariste.”. Ça s’est passé comme ça que ça. Ensuite, j’ai commencé à enregistrer l’album Black Messiah et je suis parti en tournée avec lui… Complètement dingue!
Que représente-t-il pour toi ?
Pour moi, il incarne la Black Experience. Il représente la culture de la soul, une culture profondément enracinée, faite de vécu, de rudesse et d’authenticité. Mais aussi, l’héritage spirituel et le sacré du gospel. C’est moins une question de genre musical que de message. D’Angelo utilise la musique pour propager de la positivité, de l’amour et de la lumière. Pour moi, il est aussi grand que Sly Stone, Prince, Bob Marley, tous ces artistes-là.
D’Angelo a la réputation d’être un visionnaire très exigeant. Comment étaient les sessions studio avec lui ? En tant que membre des Vanguard, avais-tu la liberté d’ajouter ta propre signature, ta propre contribution ?
D’après mon expérience, il était très ouvert et très investi. Il savait précisément ce qu’il voulait et comment l’obtenir. Mais il était aussi à l’écoute de nos propositions. C’était beau parce qu’il n’était pas tyrannique. Au-delà de sa vision, il acceptait tout ce qui sonnait bien. Si tu avais une idée, il disait “cool”, et on creusait cette piste avec lui. Parfois, ce qu’on faisait juste en s’amusant devenait la bonne prise. Ça dépendait.
Il y avait aussi des choses très spécifiques que D’Angelo attendait de nous. Mais en jouant, en mettant en application son idée, tu pouvais l’embellir et proposer des choses. S’il aimait ta proposition, il disait : “Ouais, on le fait.” Nos sessions étaient très claires. Ce n’était pas du tout une jam. Il était comme James Brown : si la partie était comme ça, elle devait être comme ça.

Quel est ton meilleur souvenir de cette collaboration ?
Wow! C’est dur à dire. Je n’en ai pas vraiment un préféré. Mais je vais t’en donner deux. Le premier, c’est Le Zénith. C’était son concert préféré de sa première tournée européenne. Il avait adoré ce show. C’était incroyable. Il s’agit d’un très fort souvenir parce qu’il était aux anges devant la réaction du public et l’énergie qu’il y avait ici, à Paris.
La vibe était folle!
Il avait vraiment kiffé.
L’autre, c’est notre première session ensemble aux MSR Studios, à New York. Ce jour-là, on a enregistré “Ain’t That Easy” et “Sugar Daddy”. Avant de commencer, il s’est assis au piano et s’est mis à jouer “Maiden Voyage” de Herbie Hancock. C’était la première fois que je l’entendais jouer comme ça. On avait déjà joué avec les Soul Disciples, lors d’un événement dans une église, mais à l’époque il ne touchait pas aux claviers, seulement à la guitare. Mais ce jour-là en studio, il a dit : “J’ai bossé un truc.” Et il a joué “Maiden Voyage”. C’était dingue.
Quelques semaines plus tôt, j’ai découvert YouTube et j’ai regardé des vieux clips. J’ai tapé “Johnny guitar Watson”. Il avait un morceau qui s’appelle “Gangster Love”. Sur cet enregistrement, il prenait une baguette de batterie et la faisait glisser le long des cordes de la guitare. Cela produisait un son de sirène. Je me suis dit : « Tiens, je vais essayer ça. » Alors, pendant cette session, j’ai attrapé une baguette de batterie et je l’ai fait moi aussi.
Il m’a dit : “Mais qu’est-ce que tu fous ?” J’ai répondu que je m’amusais. Il a dit “Attends !”. Ils ont ajouté un Space Echo (ndlr processeur d’effets introduit en 1974 par Roland Corporation), plusieurs delays, puis l’ont enregistré. Après ça, on a superposé la prise une quinzaine de fois. Et c’est finalement devenu l’introduction de Black Messiah. Quand tu entends cette séquence complètement folle au début de l’album, c’est moi qui frotte une baguette de batterie sur les cordes de ma guitare en s’inspirant de la technique de Johnny Guitar Watson. Voilà toute l’histoire.

Qu’est-ce que tu as préféré sur Black Messiah : le travail en studio ou les arrangements live ?
Les deux étaient tout aussi incroyables. C’étaient deux expériences différentes, mais tout aussi extraordinaires.
Questlove a récemment parlé d’un dernier album de D’Angelo. Est-ce que tu feras partie des musiciens ?
Je ne sais pas, parce que le catalogue est très vaste. Je suis sur beaucoup de morceaux. Mais je ne sais pas exactement à quels titres Questlove fait référence. Peut-être que j’y serai…
On croise les doigts.
Red est ton 4ème album studio. Les trois précédents ne sont pas disponibles sur les plateformes de streaming. Pour quelles raisons ?
J’ai déjà retiré certains de mes anciens disques à cause des difficultés rencontrées avec certains artistes et les plateformes de streaming. Mais je sentais que je privais mes fans de ma musique. Cela m’a donné envie de la remettre à disposition.


Avec Red, je voulais proposer quelque chose de nouveau, C’était l’occasion d’explorer des directions que j’avais envie d’emprunter depuis longtemps, mais que je n’avais pas encore abordées sur mes précédents albums. Je voulais un son plus brut, plus rugueux, à la croisée du rock, du funk et du hip-hop. L’ensemble est plus âpre. On y retrouve plus de vamps que sur mes autres albums où je m’appuyais davantage sur des progressions d’accords. L’approche était aussi beaucoup plus semblable au R&B traditionnel. Un univers que j’adore. Mais cette fois, je voulais conserver cette âme soul tout en construisant davantage les morceaux autour de vamps, de ces motifs répétitifs qui laissent respirer le groove.
Je vais également remettre en ligne tous mes anciens albums. L’idée, c’est de redonner de la cohérence à l’ensemble, pour que l’on puisse suivre l’évolution de mon univers et entendre tous ces sons se répondre au fil de l’écoute.

Quel a été ton processus de création pour cet album ?
Je me suis surtout appuyé sur toutes ces idées que j’avais accumulées pendant des années. Certains titres dormaient dans mes tiroirs depuis longtemps. Je les ai ressortis, retravaillés, améliorés. Puis, j’ai rassemblé ceux qui dessinaient une véritable ligne directrice. Au-delà des genres, l’idée pour moi était de rassembler tous les amoureux de musique, des artistes – les âmes soul, les rockeurs, les jazzmen, les fans de hip-hop – et qu’ils se retrouvent dans la même pièce à groover sur le même son.
Interview : Cha Jam & Herbie Dan – traduction : Carla Desponts






