Ella Fitzgerald, un album live soixante ans après…
C’est l’histoire d’une bande son enregistrée un soir de février 1966 à Copenhague, oubliée dans des archives privées danoises, puis retrouvée par miracle soixante ans plus tard. Résultat : dix titres, quarante minutes, une Ella Fitzgerald absolument souveraine. Live at Falkoner Theatre sort en vinyle et CD ce 24 juillet, et c’est l’une des plus belles redécouvertes jazz de ces dernières années.
Le 6 février 1966, Danmarks Radio capte en mono deux concerts d’Ella Fitzgerald au Falkoner Theatre de Copenhague. Une captation radio ordinaire, produite par Per Møller Hansen et Børge Roger Henrichsen, qui n’était pas destinée à devenir un disque. La bobine disparaît dans des archives privées danoises, frôle la destruction, et soixante ans s’écoulent. Puis c’est Gearbox Records, label londonien spécialisé dans la restauration d’archives jazz, qui la retrouve et la sauve. Masterisé en analogique par Caspar Sutton-Jones, avec l’accord de l’estate d’Ella Fitzgerald, l’enregistrement sort enfin. Un ajout irrépressible et inattendu à son canon.

Une voix surprenante qui n’a rien à prouver
Ce qui frappe dès les premières secondes, c’est le son. Mono, donc, pas de stéréo, pas d’effets. Une captation directe, sèche, qui place la voix d’Ella au premier plan avec une immédiateté presque déstabilisante. Libérée de toute pression de studio ou de captation planifiée, il y a ici une vraie magie, une énergie étincelante, sans aucune baisse d’intensité. On n’entend pas une star en représentation. On entend une musicienne qui joue. “Satin Doll” donne immédiatement le ton. Et Jimmy Jones tient le piano avec une sensibilité rare. Les cuivres de l’orchestre de Duke Ellington posent un écrin chaud, et Ella s’y installe avec une aisance déconcertante.
Vient ensuite “Something To Live For”, de Billy Strayhorn, qui confirme cette douceur. Elle phrase avec un naturel confondant, comme si elle chantait pour elle-même. “Let’s Do It” de Cole Porter arrive avec un sourire qu’on entend littéralement dans la voix. Légèreté, espièglerie, sans effort apparent. C’est précisément là que réside le génie de cet enregistrement : l’absence totale d’effort perceptible. Et la magie libératrice du live!

L’âme de l’album? Essayons de la décrire…
Puis arrive “How High The Moon”. Et là, tout change. Elle triple le tempo, transforme une ballade en hymne bebop et se lance dans un scat d’une inventivité totale. Glissant des citations de Charlie Parker à l’intérieur de son improvisation. Elle ne chante plus, elle pense à voix haute, en temps réel, devant 2 000 personnes. Elle glisse même une citation de “A Hard Day’s Night” des Beatles en plein milieu du scat, pince-sans-rire, acérée, d’une vivacité totale. C’est le sommet de l’album. Ce qui suit est tout aussi remarquable dans sa variété : “Lover Man” ramène une vulnérabilité presque inattendue, la voix se pose et ralentit. “Só Danço Samba”, la mélodie bossa nova d’Antonio Carlos Jobim, ouvre une parenthèse brésilienne lumineuse, preuve qu’Ella ne s’enferme jamais dans un seul registre. Et “Mack The Knife”, la mélodie de Kurt Weill tirée de “L’Opéra de quat’sous”, referme la soirée avec l’espièglerie souveraine qu’on lui connaît…
La captation d’une liberté totale chez elle, à Copenhague
D’ailleurs en 1960, Ella achète une maison à Copenhague. Et ce soir-là, elle n’est donc pas en tournée, elle est chez elle ! Dans une Amérique gangrenée par le racisme, le Danemark représente en effet pour les musiciens noirs américains de sa génération un pays où ils trouvent le respect que les États-Unis leur refusent trop souvent. Et ça, ça s’entend dans chaque note ! Soixante ans après avoir résonné dans le Falkoner Theatre, cette soirée trouve enfin son chemin jusqu’à nos oreilles. Et on se demande comment on a pu s’en passer aussi longtemps !







