Furcy Héritage confronte l’esclavage et son impact générationnel
Avec Furcy Héritage, Abd al Malik et Matteo Falkone signent un album collectif inflexible sur le passé colonial français. Inspiré du film Furcy, né libre, le projet dépasse le cadre de la fiction pour devenir un objet musical autonome, pensé comme un espace de confrontation avec l’histoire et son impact générationnel. Autour du duo AMF, 20 artistes se réunissent dans une œuvre type posse cut où le rap devient un lieu de parole politique, mémorielle et sociale.
Furcy Héritage s’impose comme un projet engagé où les mots sont crus, parfois sanglants, parce que le sujet l’est aussi. Le 37 minutes signé GiBRALTAR production est dispo depuis le 9 janvier. Inspiré du film Furcy, né libre (janvier 2026), Furcy Héritage n’en est pourtant pas la bande originale officielle. Abd al Malik et Matteo Falkone portent ce projet 9 titres qui prolonge le récit du film sur un autre terrain, plus libre, plus frontal et sans tabous.

Là où le film s’attache à une trajectoire singulière, le disque élargit le regard porté sur le sujet de l’esclavage. Il déplace le propos vers une réflexion plus universelle sur l’impact transgénérationnel qui touche les afro-descendants. Chaque titre creuse la mémoire collective et transforme l’histoire de Furcy en point de départ d’interrogations plus vastes. Des interrogations sur la domination coloniale, le racisme, la dimension intergénérationnelle des traumas liés à l’esclavage et la violence systémique.
Furcy héritage fédère des collaborateurs de longue date
Pour cet album inspiré du film, Abd al Malik et Matteo Falkone (AMF) s’entourent de fidèles collaborateurs. Des voix avec lesquelles ils partagent une histoire commune et une exigence similaire depuis longtemps déjà. Ils convoquent des artistes pour qui ces thématiques résonnent profondément. Cette continuité s’inscrit dans un parcours entamé bien avant Furcy Héritage (collectif Beni Snassen – 2008, Scarifications – 2015, «Le jeune noir à l’épée» – 2019).
On y retrouve notamment Wallen et le beatmaker Bilal Al Aswad à la production. Ce dernier façonne une architecture sonore affinée et rigoureuse. Tambours, nappes lourdes, silences, textures sonores rythmées de coups de fouet, des coups de feu et des claquements de chaînes qui rappellent le poids du passé. Les choix rythmiques, les ruptures et les respirations participent pleinement à la tension du discours et à sa portée mémorielle.

Furcy Héritage, une œuvre collective…
Furcy Héritage réunit des artistes issus de différentes générations du rap français mais aussi d’univers musicaux de la diaspora qui y font directement écho. Oxmo Puccino, Lino, Pit Baccardi, Mac Tyer, Nèg Marrons, Ministère A.M.E.R., Youssoupha, Soprano ou Sam’s incarnent des figures majeures des années 90 et 2000. Ils ont contribué à l’âge d’or du rap français. Et leur présence symbolique s’inscrit dans une histoire commune, façonnée par des trajectoires marquées par les mêmes fractures sociales et des héritages coloniaux similaires.
Wallen est l’unique voix R&B du projet. Sa présence apporte une dimension particulière à l’album et introduit des moments de douceur et de retenue, sans jamais rompre avec la gravité du sujet. La chanteuse agit comme une respiration au sein d’un projet traversé par la colère et la mémoire blessée. Elle offre un contrepoint émotionnel essentiel. Cette douceur renforce la portée et l’humanité du propos. Furcy Héritage apparaît ainsi comme un projet où la musique devient un espace de responsabilité, dans un contexte social et politique où la parole artistique ne peut plus se contenter de neutralité.


…Un passe-passe intergénérationnel
Cette dimension collective s’exprime pleinement dans plusieurs tracks, en mode posse cut. Dans « Libéré Anou / Cessez le feu !», « Sine qua non», « Justice», «50 nuances de haine» ou encore « Furcy Héritage», les voix se succèdent, se répondent et se complètent. Ces titres donnent à entendre un rap pluriel, traversé par le créole réunionnais, le créole guyanais et le français bien sûr. Mais aussi différentes mémoires et différentes expériences unies par le même socle de la colonisation et de l’esclavage.
Des artistes plus récents comme Benjamin Epps, Juste Shani ou Saamou enrichissent le récit de leur vision. Leur présence inscrit le projet dans une continuité générationnelle et montre que les questions soulevées par l’album ne relèvent pas d’un passé entériné mais d’un héritage qui a tristement évolué sous différentes formes. Les artistes Jahyanaï et Lindigo, respectivement originaires de Guyane et de la Réunion, élargissent la portée musicale et culturelle du projet et son universalité. Ici, la force de frappe s’impose par la virulence des lyrics, et la triste similitude des parcours. Chacun s’exprime depuis sa position, son histoire et ce qu’il porte. D’une seule voix, les 20 artistes façonnent Furcy Héritage comme une œuvre collective profondément réaliste quant à la condition des afro-descendants.
Neuf morceaux posse cut pour regarder l’esclavage en face
Les neuf titres de Furcy Héritage s’enchaînent comme un parcours historique et chronologique. L’album propose donc une progression narrative et sonore. On traverse la Porte de non Retour à Ouidah au Bénin et l’Île de Gorée au Sénégal, principaux points de déportation des esclaves pour le commerce transatlantique. L’album retrace la mise en esclavage dans les colonies françaises, la rébellion et les révoltes impulsées par les marrons. Jusqu’à la libération et les traumas transgénérationnels «invisibles» qui se poursuivent encore aujourd’hui.
L’ouverture avec « Libéré Anou / Cessez le feu !» donne immédiatement le ton. Le tambour, symbole majeur dans les traditions afro-diasporiques, impose une dimension rituelle et ouvre à la communication et au rassemblement. Le créole réunionnais s’impose comme un vecteur d’affirmation identitaire et de transmission. La liberté y est formulée comme une urgence vitale, non négociable. Cet appel à la paix, sous forme de cri collectif et patriotique, est celui d’un peuple qui réclame le droit d’exister sans chaînes, visibles ou invisibles. La notion de « cessez-le-feu » interroge aussi la paix elle-même.

«Justice pour tous»: 20 voix unis pour scander la paix et la liberté
« Sine Qua Non» prolonge cette exigence en la plaçant sur le terrain politique et social. Porté par une esthétique trap et un mélange de générations et de flows. Le morceau s’appuie sur le slogan « Pas de justice, pas de paix », né des luttes afro-américaines qui rappelle le mouvement Black Lives Matter, devenu un principe universel. Le titre questionne frontalement les fausses réparations. La justice est présentée comme un droit fondamental et non une faveur. La diversité des voix renforce cette idée de fraternité et de continuité entre les luttes passées et présentes.


Avec « Furie», le rythme ralentit pour gagner en gravité. Le morceau convoque une mémoire ancestrale, rappelant que les peuples noirs étaient gouvernés par des rois avant d’être réduits en esclavage. Les références du Code noir à George Floyd rappellent que l’esclavage et le racisme s’est transformé et persiste. Le ton dramatique, presque incantatoire, affirme une certitude. Malgré les tentatives de silenciation, la parole reste vive et brûlante. « Furie comme Furcy, on est des hommes libres. Ils auraient voulu qu’on se taise mais on est chaud comme la braise ».
«Qui prétend faire de la zik sans se positionner»
« Si tu savais» marque un basculement vers l’intime. Le morceau agit davantage comme une prière de Wallen. Ici pas de vengeance, mais plutôt l’idée de rompre ce cycle de violence transmise de génération en génération. La réflexion sur la justice devient intérieure, spirituelle. Le titre pose une question simple et fondamentale : est-ce demander l’impossible que de réclamer le respect ? Cette introspection inscrit la transmission au cœur du projet dans un dialogue entre douleur héritée et volonté de libération personnelle. La parole se politise à nouveau avec « Justice», porté par les influences ragga-dancehall de Jahyanai et son créole guyanais. Sans oublier l’énergie toujours intacte de Neg’ Marrons. Le morceau combine justice et réparation. Il convoque des références d’actualité comme l’affaire Adama Traoré et la dénonciation des violences policières en hexagone.
Mais les figures de luttes et les lieux de mémoire pop up largement au fil du titre : l’île de Gorée au Sénégal ou encore Harriet Tubman, militante américaine qui a conduit de nombreux hommes et femmes vers l’affranchissement, en dehors des états esclavagistes aux États-Unis. La liberté de penser y est revendiquée comme un combat permanent et la mémoire devient un outil de mobilisation collective. « Tragédie humaine» constitue un moment charnière de l’album. Plus lent, porté par un piano introductif typique d’un boom bap des années 90, le morceau agit comme une bascule vers les symptômes contemporains de l’esclavage moderne. Le morceau aborde la difficulté à aimer et à dire « je t’aime » dans des communautés marquées par la douleur. Les illusions de supériorité raciale sont déconstruites et l’amour est affirmé comme une force universelle.

Un morceau pivot : «50 nuances de haine» ou le rap de la révolte
Avec « 50 nuances de haine», l’album franchit un cap. C’est LE morceau qui chamboule, tant par sa radicalité que sa construction singulière. Il est ponctué d’extraits de conversations chocs du film Furcy, né libre : «Un esclave n’est pas une personne, c’est un meuble». Ouch! Ça fait froid dans le dos…
La structure du titre renforce l’impression d’urgence et de tension permanente. Oui, c’est inconfortable à l’image du Code Noir, et aussi violent qu’une invitation à ne plus détourner le regard. La violence est frontale. « 50 nuances de haine » décrit et raconte une histoire profonde. Celle d’un frère à sauver, d’une fuite, d’un refus de se plier aux maîtres. Le sentiment de révolte est constant, presque étouffant. On y ressent la peur, la colère, mais aussi la détermination à gagner sa liberté, coûte que coûte. C’est un morceau complexe, dense, parfois dérangeant, mais essentiel. Parce qu’il montre que l’héritage de la violence continue de structurer les rapports, les regards et les mots d’aujourd’hui.


C’est également le son le plus long de l’album. 5’37 min qui entendent crier qu’il n’y a aucune nuance dans la classification des esclaves. Nègre des champs, nègre de maison, tout à tour, AMF, Minitère A.M.E.R, Passi, Stomy Bugsy et Wallen exposent le kidnapping mentale de la condition des asservis. Autant que les divisions internes créées par le système esclavagiste pour mieux maintenir la domination. Le tune marque une rupture nette dans le déroulé du projet et concentre une violence et une tension exacerbée. Sa place dans l’album n’est pas anodine. Il cristallise l’héritage de la brutalité esclavagiste avant d’ouvrir vers un autre chemin. Celui d’une seule issue possible : mourir ou fuir. Le titre, volontairement frontal, agit comme un point de non-retour dans le parcours narratif et historique.
Vers la liberté : Point de rupture, point de non-retour
« Exode» raconte la suite. Le morceau trace un parallèle clair entre l’esclavage d’antan et ses formes plus contemporaines, des chaînes aux menottes. Mais avec des exemples que tout est possible. Les références pleuvent : Haïti, première nation noire libre, et la cérémonie Bois Caïman, point de départ de la révolution sanguinaire qui a mené à la liberté. Un clin d’œil à Martin Luther King, à Abraham Hannibal aussi, esclave devenu général et ingénieur militaire afro-russe. Finalement, le titre «Exode» rappelle que la résistance a toujours payé, tôt ou tard. Le pardon est aussi évoqué, non pas comme une soumission mais comme une force pour aller de l’avant.
Enfin, « Furcy Héritage», le titre éponyme de l’album, agit comme une synthèse et un regard tourné vers l’avenir. Est-ce que la systémique esclavagiste est définitivement derrière nous? Assurément, non. Les dynamiques coloniales sont mises en exergue avec les mentions de la montée de l’extrême droite qui inscrit le projet dans une actualité brûlante. En revanche, les artistes refusent toute posture victimaire. Ils parlent d’amour, de responsabilité, d’un autre monde possible. Être encore perçu comme des « fils d’immigrés » devient le prolongement direct d’une histoire non résolue. Le message est clair : aucun peuple n’est au-dessus d’un autre et l’héritage a un sens, s’il sert à construire un avenir plus juste.

Parler du passé pour interroger le présent
Furcy Héritage dérange parce qu’il rappelle que la mémoire est inconfortable. Les mots sont parfois violents, crus, à l’image de ce pan d’histoire. L’album fait le lien entre passé et présent, entre esclavage, violences policières et discriminations actuelles. Il s’inscrit dans 30 ans d’évolution musicale, du boom bap aux esthétiques plus contemporaines, sans jamais perdre son fil conducteur. En refusant le spectaculaire et la simplification, Abd al Malik et Matteo Falkone livrent un album exigeant, nécessaire qui oblige à écouter autrement. Finalement, l’album Furcy Héritage pose des questions, parfois douloureuses, mais indispensables car cruellement d’actualité. Et c’est précisément en ça que réside sa force.
En filigrane, Furcy Héritage dialogue constamment avec nos problématiques actuelles. Les références à la montée de l’extrême droite en France ainsi que le regard porté sur les afro-descendants et l’immigration impactent nos oreilles. Elles rappellent que l’histoire ne s’efface pas, elle se transforme. Être encore perçu comme un « fils d’immigré », être sommé de se justifier, de prouver sa légitimité, fait écho aux mécanismes de hiérarchisation raciale et d’exclusion systémique. L’album met aussi en lumière une fatigue, une lassitude, sans jamais sombrer dans le fatalisme. La posture n’est pas victimaire ici.

Furcy Héritage est un message pour l’avenir
D’une seule voix, nos 20 artistes en appellent à notre responsabilité, de transmission et d’avenir. Ils rappellent que l’amour, la solidarité et la conscience collective sont des réponses possibles à une violence qui se répète sous d’autres formes. Dans un contexte où les débats identitaires occupent une place centrale dans notre société, Furcy Héritage agit comme un rappel nécessaire. Il oblige à écouter, à regarder en face ce qui dérange, sans simplifier ni édulcorer. En cela, l’album dépasse largement le cadre musical pour imposer une posture profondément politique. En partant du contexte du film qui l’a inspiré, Il parcourt les années 1800 et s’inscrit dans le présent pour interroger la société française. Alors, Furcy Héritage nous pose à TOUS une question fondamentale : que faisons-nous aujourd’hui de cet héritage ?






