L’Art d’écouter (et de critiquer) un album ★★★
Il y a quelques mois l’artiste Questlove, producteur et batteur de The Roots qu’on ne présente plus, donnait son avis sur le dernier album de Beyonce. Son profil Instagram s’est embrasé. D’un côté, il y a avait les fervents défenseurs de Cowboy Carter. De l’autre, les sempiternelles critiques non constructives, dénuées d’arguments, dont près de la moitié des listeners n’avait assurément pas écouté l’album. Ce qu’il faut mentionner, c’est que lorsque le grand Ahmir Questlove Thomson donne son avis sur un album, il l’a déjà décortiqué dans tous les sens. Il en a donc profité pour rappeler à la liesse populaire d’absorber un projet avant de se prononcer…

A la lecture des commentaires, je me suis interrogée sur ma propre façon d’apprécier un album à sa juste valeur et de le critiquer. La critique musicale est morte dit-on… Génération album, jacquette, CD 2 titres, vinyle et hidden tracks, nous avons certes quelques cheveux argentés (voire pas mal) mais nos façons d’appréhender un album est bien différente de la génération actuelle. Je partage donc avec toi cette tribune sur l’Art d’écouter (vraiment) un album et les étapes incontournables qui me permettent d’en faire une critique au sens journalistique. Mon regard est donc celui d’une journaliste et diggeuse. Évidemment, un musicien aura une tout autre façon de procéder. Voici la mienne agrémentée des témoignages de la communauté WeeKult. recueillis sur Instagram.
C’est la seule façon d’écouter de la Musique. Pour moi, écouter un seul morceau, ça revient à regarder une scène de film. Un bon album a un rythme réfléchi. Il te fait voyager d’un mood à l’autre. Il raconte quelque chose comme un film
Shadow Tones, Membre du squad WeeKult.
⏯︎ Règle d’or #1 : Un album s’écoute 3 à 4 fois. Minimum…
Je me souviens encore quand l’album Black Messiah de D’Angelo est sorti en 2014. Je me suis dit: “C’est quoi cette bizarrerie!?”. Il m’aura fallu plus de 20 écoutes pour en apprécier sa consistance inédite et finalement déclarer que c’était le meilleur album du crooner neo soul. Bien sûr, c’est une affirmation totalement subjective. Au-delà de ça, j’entends que certains projets sont tellement complexes qu’ils nécessitent bien plus d’attention que 3-4 écoutes conscientes. Les albums ont toujours plusieurs niveaux de lectures et des interprétations multiples.
Je me sens aussi obligée d’ajouter, que notre oreille musicale évolue au gré de nos expériences et notre maturité. A chaque période de notre vie, un album qu’on apprécie (tu sais, celui qu’on qualifie souvent d’intemporel) se redécouvre. On entend alors des choses passées à la trappe 10 ou 20 ans plus tôt. Le casting artistique peut prendre un tout autre sens. Dans ce cas, avouons-le, c’est la magie…
Je suis convaincue qu’un album s’apprécie aussi dans un certain contexte, plusieurs en réalité puisqu’on parlait plus tôt de la nécessité de plusieurs écoutes. Et je n’en démords pas: une écoute au casque est indispensable pour saisir les détails d’un projet. L’immersion est totale surtout avec du binaural, aka le 3D audio.
Si je devais le récapituler grossièrement, je dirais une écoute pour saisir l’ensemble, une seconde avec une attention portée sur les lyrics et les sujets abordés, une troisième pour l’instrumentation et les voix. Et la liste continue autant que nécessaire: une autre pour saisir les univers musicaux revendiqués, une dédiée à la voiture (if you know, you know!), etc. Tu l’auras compris, de mon point de vue, un album s’écoute sous plusieurs angles et s’étudie.


⏯︎ Règle d’or #2 : un album se dissèque!
Oui, on parle d’une véritable opération chirurgicale. On regarde tout: titre de l’album, tracklist, les lyrics, les crédits, les références ou les samples utilisés. Si tu n’as n’a pas parcouru quelques uns de ces points, tu es out dans la discussion. Pourquoi? Parce que tu n’as tout simplement pas d’éléments pour saisir le projet. Le format album raconte une histoire, c’est un voyage. Rentrons dans le détail.
Le titre de l’album et la tracklist
Parfois, le titre de l’album dit tout. Parfois, il ne dit rien! Je pense instinctivement à SAULT et ses albums numérotés, voire baptisés “Untitled”. En revanche les titres qui composent le projet sont, souvent, révélateurs de ce dont l’artiste va parler. Bon, ok. Sauf le untitled unmastered de Kendrick Lamar (2016)…



Je disais donc, regarder le titre de l’album, les intitulés des morceaux et les feats donnent un aperçu plus concret du concept imaginé. On comprend plus aisément les thèmes abordés et la structure du projet à travers les intro, interlude, outro et la durée des morceaux. Le choix des featuring quand il y en a, fait partie de l’analyse. Ils en disent long sur l’envergure voulue pour le projet, autant que les goûts de l’artiste qui signe l’album.
Prenons, à ce propos, l’exemple de Please Don’t Cry, le dernier album de Rapsody, sorti il y a quelques mois. Avant même d’écouter l’opus, on comprend en regardant la tracklist et les featurings que la rappeuse va nous donner du rap avec de l’âme dedans. On comprend qu’il y a du rap dit “raw” avec Lil Wayne, le seul rappeur iconique de la précédente génération. On sait qu’il y aura de la douceur avec la soul d’Amber Navran (Moonchild) et Alex Isley, entre autres.
Et puis, en poursuivant les explorations sonores, tu réalises que oui, Erykah Badu fait partie de ses influences artistiques. Non seulement, elle a eu le privilège de l’avoir sur un titre, mais “Look What You’ve Done” reprend subtilement l’air de “You Got Me” de The Roots feat. Queen Badu. On comprend le reggae a une place particulière dans le cœur de Rapsody. L’artiste Keznamdi est présent dans l’album et le titre “God’s Light” utilise le sample de “Eternal Light” qui appartient aux Free Nationals et Chronixx. Bref, c’est un second niveau de lecture.

Les lyrics pour saisir le propos et l’essence d’un album
Rendons-nous à l’évidence, les musiques instrumentales ne sont pas concernées par ce point précis. Évidemment que les paroles sont un passage obligé. Comment comprendre le propos de l’artiste sans les considérer ? Jadis (lol), nous avions la précieuse jaquette où figuraient les lyrics. Maintenant, quand elles manquent, nous avons les sites spécialisés (Genius, Musixmatch, etc.). Même les sites de streaming les proposent, et les lyrics vidéo sont devenues monnaie courante. Que l’artiste soit parolier à l’écriture affinée, qu’il use de métaphores ou de punchlines explicites, qu’il préfère l’egotrip, les lyrics permettent de comprendre en profondeur le propos de l’artiste. Malgré tout ça, la compréhension des paroles n’est pas toujours évidente en fonction de nos différences langagières, culturelles et de notre maturité. Il faudra parfois digger (ndlr: creuser) davantage…
Les explorations sonores et les univers musicaux
Il devient de plus en plus difficile de déterminer le genre musical d’un artiste. D’ailleurs, eux-même détestent ces étiquettes marketing. Souvent, ils empruntent à plusieurs registres et explorent la fusion des sonorités pour enrichir leur proposition artistique, rendre hommage à leurs héritages. Les raisons sont multiples. Il s’avèrent malgré tout intéressant de comprendre quels univers ils revendiquent à travers leur albums. Adhèrent-ils à une tendance? Sortent-ils de leur zone de confort pour évoluer artistiquement? Ou au contraire, capitalisent-ils sur leurs expertises?
⏯︎ Règle d’or #3 : Un album est un travail collectif
Si un projet musical est toujours un travail collectif, certains membres de l’équipe restent dans l’ombre. Pourtant, ils sont importants pour la compréhension d’un album.
Les crédits!
C’est plus facile avec la jaquette d’un cd ou la pochette d’un vinyle mais ne les négligeons pas pour autant. Les crédits sont capitaux dans la découverte d’un album. Pour les adeptes du stream, les crédits sont aussi disponibles sur Spotify et Deezer par exemple. Les crédits nous permettent de découvrir une partie de la fourmilière qui dans l’ombre, a contribué à l’aboutissement du projet! Les talents à la production et les musiciens sont généralement listés à cet endroits. Ces choix révèlent de l’artiste sa volonté de sortir de sa zone de confort ou de magnifier ce dans quoi il excelle déjà.
Les références, les inspirations et les samples
Pour critiquer un album le plus objectivement possible, il est nécessaire d’explorer d’autres paramètres, vecteurs de messages importants sur l’artiste et son projet. Au sein de WeeKult., par exemple, on porte attention aux références culturelles et aux inspirations; qu’elles soient artistiques, cinématographiques, les clins d’œil aux origines ethniques, etc. Bien sûr, on s’attardera forcément sur les samples (passion sampling forever). Hommage, admiration ou volonté d’élargir ses horizons musicaux, le sampling en dit long sur la personnalité de l’artiste et de son entourage à la production.
⏯︎ Règle d’or #4 : sortir de l’album pour comprendre l’album
Catégorie diggers et curieux: pour aller plus loin, il faut pousser l’analyse…en dehors de l’album! Univers visuel, clips vidéo, interviews, EPs et albums précédents, tout est bon à prendre!
L’univers visuel
L’univers visuel, des illustration de single, à la cover de l’album en passant par les mises en images animées et vidéos, viennent compléter et enrichir le propos.






Les interviews
L’interprétation des œuvres revêt un caractère très subjectif. En effet, les conclusions dépendent souvent des références culturelles des personnes qui l’étudient. Il est donc intéressant de visionner/écouter/lire deux ou trois interviews pour comprendre les intentions de l’artiste lui-même pour son projet.
L’artiste et sa discographie antérieure
C’est intéressant de pouvoir dégager une évolution artistique dans le cas d’une discographie composée de plusieurs projets. Dans quelle mesure l’opus passé à la loupe vient-il enrichir la discographie de l’artiste? Prend il des risques? Innove t-il?

Voilà donc, comment on aborde une critique d’album à la rédaction et les étapes incontournables qu’on s’attache à respecter. Les critiques d’album sont d’ailleurs un format que nous souhaitons te proposer davantage. N’hésite pas à nous dire, en utilisant le formulaire de contact, si tu en es friand.






